Polyphonic worlds: justice as medium

Adelita Husni-Bey

À travers mon travail je propose des cadres de référence pédagogiques s'inspirant d'études anarcho-collectivistes, ainsi que des représentations vidéo de ces moments-là. Dans ma pratique artistique je tente de questionner la constitution d'un « nous », remettant ainsi au cœur des débats le combat anti-impérialiste, les pratiques féministes et homosexuelles et une analyse de catégories élaborées au sein des cadres de référence dont je me sers.

Agency (2014) est le produit d'un travail d'atelier qui a débuté en 2013 avec un groupe de bénévoles du Lycée Manara à Rome. Au cours des mois précédant l'atelier, les étudiants ont reçu la visite de rédacteurs de presse, de personnes actives dans le domaine de la justice sociale et d'économistes qui ont parlé avec eux de leurs rôles respectifs et des enjeux de ces fonctions dans le paysage sociopolitique de l'Italie actuelle. L'atelier d'une durée de 3 jours s'est déroulé au Musée MAXXI à Rome ; cinq catégories d'intervenants y ont bataillé pour le pouvoir : des journalistes, des activistes, des banquiers, des travailleurs et des politiciens. Alors que ces catégories auxquelles les étudiants se conformaient étaient dépersonnalisantes, les participants étaient aussi incités à rendre visibles les chevauchements entre elles et à concrétiser des interactions complexes à mesure que le jeu de rôles avançait. Les journalistes étaient chargés de fournir d'heure en heure un compte rendu sur l'avancement de la « société », dans lequel ils exposaient ce qu'ils avaient réussi à glaner auprès de chaque groupe. La simulation était interrompue par des moments planifiés où le jeu était laissé de côté ; les participants débattaient alors des conditions sociales établies dans le cadre de cet atelier au gré de leurs choix et de décisions, et auAnassi – et c'est important – de la signification du pouvoir et de ses mécanismes.

Adelita Husni-Bey, Agency-giochi di potere, 2014, image tirée de la vidéo HD, 27’40’’
Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de Laveronica arte contemporanea

Agency

Agence est une initiative qui établi une liste ouverte de « choses » qui résistent aux classifications divisant « nature » et « culture ».

Les non-humains (animaux, plantes, pierres,…) et autres-qu'humains (morts, esprits, in- et extra-terrestres,...) font partie des pratiques artistiques. Or la propriété intellectuelle reste réservé à l’humain. Même si la définition légale d'un « auteur » ne mentionne pas explicitement les humains, la jurisprudence ne considère pas les non-humains et autres-qu'humains comme de possibles « sources d'œuvres artistiques ». Que se passerait-il si les non-humains et autres-qu'humains étaient inclus d'une manière mutuelle dans les pratiques artistique? Agence part de ces spéculations pour Assemblée (Mondes Polyphoniques) et laisse deux « choses » de la liste témoigner.

Chose 001652 (Monkey's Selfies) concerne une controverse entre le macaque Naruto, représenté par l’organisation de défense des animaux Peta et le photographe animalier David Slater à propos d’une série de photos prises par Naruto et publiées dans un livre signé David Slater.

Chose 001621 (Dead Son Drawn by Psychic Artist) concerne un conflit entre A.P. et l'artiste clairvoyant Frank Leah au sujet de la reproduction dans une revue du dessin de l'esprit du fils d'A.P. réalisé par Frank Leah.

Pour chacune de ces controverses, Agence réunit un groupe de personnes, liées aux pratiques concernées, afin qu’elles réagissent aux affaires en question. Le but de ces réunions est de revenir aux moments de l' hésitation autours des problèmes spécifiques. En portant l'attention sur l'influence du droit de la propriété intellectuelle sur les protocoles inhérents aux pratiques, la fragilité de l’écologie d'une pratique artistique singulier est rendu.

Agence, chose 001652 (Monkey's Selfies), 2016, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Ana Torfs

La tension entre le texte et l'image a un rôle essentiel dans mon travail, à côté des processus annexes de visualisation, d'interprétation et de traduction. Je tente de rendre possible une perception actuelle et authentique des vestiges épars de notre histoire culturelle et politique. Mes installations comprennent divers types de médias reproductibles allant des projections de diapositives, sons, photos, vidéos et films à la xérographie, au tissage Jacquard, à l'imprimerie offset et à la sérigraphie.

Au cours de ma participation en tant que boursière au programme d'Artiste en Résidence du DAAD à Berlin en 2005, j'ai effectué des recherches dans les Archives militaires fédérales allemandes sur le « Cas du meurtre du Dr. Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg ». J'ai également étudié la procédure pénale devant le Tribunal de campagne militaire de la Division de Cavalerie et de Fusiliers de la Garde dans la salle d'audience principale du Tribunal correctionnel de Berlin (1919). Dans ces comptes rendus d'audience j'ai retenu les déclarations de 25 personnes qui ont été interrogées et j'en ai tiré une « Tragédie en Deux Actes », qui est le scénario littéraire de mon projet.

J'ai sélectionné 25 acteurs allemands et j'ai enregistré en vidéo leurs « interprétations » des témoignages. À travers 25 versions de la « vérité » émerge une image fragmentaire et changeante de la dernière heure de l'existence de Liebknecht et Luxemburg, fondateurs du Parti communiste allemand.

Une traduction simultanée des témoignages (en allemand) a été effectuée par un interprète de tribunal anglais. Cette « interprétation », à écouter dans mon installation à l'aide d'un casque sans fil, souligne l'absence de différence tranchée entre les simples faits et leur interprétation, entre les faits et la fiction. Un récit est toujours coloré par le langage.

17 autres acteurs de quatre générations ont posé pour une série de photos en noir et blanc dans la salle de démonstration d'un théâtre anatomique. Ces photos apparaissent sous la forme d'une projection de diapositives, offrant un contrepoint scénographique abstrait à l'action scénarisée dans la vidéo.

Ana Torfs, Anatomy, 2006, diapositive

Photo : Ana Torfs, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Arvo Leo

En 2003, un immense incendie de forêt s'est déclaré au Canada et a fait rage pendant 75 jours, détruisant de nombreux arbres et un grand nombre de maisons. Alors que le feu embrasait la petite ville de Barriere, la transmission d'une Ford Mustang a été submergée par les flammes et son métal s'est liquéfié. Ensuite ce métal fondu et brûlant a accidentellement coulé dans les tunnels souterrains d'une fourmilière ; le résultat était une merveilleuse sculpture accidentelle en forme de fourmilière.

Onze ans après, j'ai réalisé une affiche en sérigraphie en hommage à cette sculpture, une méditation sur son étrange genèse. Tout en griffonnant, je me suis mis à imaginer cet événement à la fois destructeur et créateur sous plusieurs angles non-humains, en me demandant ceci : « Et si cette sculpture n'avait pas été réalisée par accident ? Et si cette voiture, les arbres, les flammes, la nature ou les fourmis avaient eux-mêmes voulu que cette sculpture existe et étaient responsables de sa création ? » D'autres dessins sur l'affiche sont nés alors que je spéculais sur les origines des combustibles fossiles, l'histoire du moteur à combustion interne, le corps vivant au sein de la chaîne de montage de l'usine Ford, le passage de l'humanité de l'état nomade à la sédentarité et l'utilisation d'outils par les animaux.

Pour Contour, je présente dans un grand nombre de caves à Malines une vidéo fondée sur cette histoire et des tirages de l'affiche. Il est important que ces objets soient montrés sous terre, au royaume des fourmis, là d'où proviennent les métaux, un espace un peu plus éloigné des êtres humains. Ainsi le public est avant tout constitué des communautés locales qui acceptent d'accueillir ces affiches. Il sera toutefois possible de voir surgir une ou deux affiches au-dessus du sol, tels des champignons.

Hearings

Arvo Leo, Détail de Accidental Ant Hill Sculpture (Born in 2003 after a forest fire made love to a Ford Mustang), 2014, sérigraphie sur papier

Avec l'aimable autorisation de l'artiste


Basir Mahmood

Je veux examiner ma position en tant qu'artiste en adoptant des rôles multiples, dont ceux d'un auteur qui écrit des histoires, d'un initiateur qui provoque des rencontres entre des individus et des scénarios improvisés afin de créer des récits originaux, d'un observateur qui s'insère par téléportation dans des situations de tous les jours dont il veut découvrir le moindre détail, ou en sort ; il les observe depuis l'extérieur et de l'intérieur, à certains moments comme un sujet qui n'est pas concerné, comme un badaud désintéressé. Dans mon œuvre récente destinée à la Biennale Contour 8, Monument of Arrival and Return (2016), j'ai tenté de m'éloigner de la réalisation directe d'un film et de me positionner en tant que dramaturge en mettant en scène une séquence dont les protagonistes – un groupe de porteurs de bagages en gare (appelés sur place des « coolies », selon l'expression en usage à l'époque coloniale britannique) – est invité à manipuler un ensemble d'objets usuels et personnels et à improviser avec ces objets. J'ai produit le film à distance avec une équipe locale à Lahore, au Pakistan, qui a reçu une série d'esquisses et d'instructions narratives ; je suis resté loin du tournage et j'ai reçu plus tard comme un « paquet » les scènes interprétées intuitivement afin d'en effectuer le montage. Ainsi mon propre parcours de cinéaste s'est retrouvé inscrit dans l'histoire plus longue du mouvement des coolies (Kuli) qui, sous l'Empire britannique, furent transportés en tant que main-d'œuvre de plantations en ateliers industriels, de chantiers navals en quais de gare. Actuellement, les porteurs de la gare de Lahore, vêtus d'une chemise rouge sur laquelle a été cousu un numéro, attendent toujours qu'arrive le train bruyant, puis ils se précipitent en criant vers les voyageurs à l'arrivée afin de transporter leurs biens depuis les quais pavés jusqu'à la route goudronnée qui s'étend dehors.

Hearings

Basir Mahmood, Monument of arrival and return, 2016, image tirée de la vidéo

Avec l'aimable autorisation de l'artiste

Beatriz Santiago Muñoz

Black Beach/Horse/Camp/The Dead/Forces (2016) a été tourné entièrement dans l'île de Vieques, à Porto Rico, utilisée pendant 60 ans comme champ de tir par la US Navy stationnée à Porto Rico ; la population se débat depuis 10 ans pour que l'île soit décontaminée. J'ai tourné des séquences en suivant une approche intuitive vis-à-vis des matériels et mouvements liés à la mort, à la toxicité et au mysticisme. La plage de magnétite noire s'érode lentement ; une artiste qui a aidé à ressusciter un arbre sacré se trouvant à une époque à l'intérieur du domaine de la Navy a elle-même ressuscité à plusieurs reprises en se relevant de maladies ; 3000 chevaux sauvages sillonnent l'ancien champ de tir ; un homme accomplit un rituel quotidien sur la plage, dans la certitude religieuse que ses mouvements rétablissent un équilibre cosmique dans l'île.

Matrulla (2014) est un film sur Pablo Díaz Cuadrado, qui a eu en 1972 une vision hallucinatoire sous l'effet de la fleur odorante de Brugmansia versicolor ; il y a vu sa vie future à Orocovis, près du Lac Matrullas. Le nom du lieu, Orocovis, est un mot indigène – orocobix – qui signifie « première montagne ». Pablo entremêle la vision et le lieu dans un parcours circulaire, enroulé en spirale, à travers sa maison. Le film est un portrait d'un visionnaire rétrospectif, d'un glaneur qui voit l'avenir à travers une collection de restes : semences, antennes paraboliques, chansons.

J'ai réalisé ces films pour réfléchir avec et au travers des gens qui y figurent.

Beatriz Santiago Muñoz, Black Beach/Horse/Camp/The Dead/Forces, 2016, image tirée de la vidéo, 8’, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Cooking Sections

Les « Empire Shops » furent d'abord conçus à Londres dans les années 1920 afin d'apprendre aux Britanniques comment consommer les aliments provenant des colonies et des territoires d'outre-mer. Même si aucun de ces magasins n'ouvrit ses portes, ils voulaient rendre accessibles et familiers dans les îles britanniques les produits comme les raisins secs d'Australie, les oranges de Palestine, les clous de girofle de Zanzibar et le rhum de Jamaïque. The Empire Remains Shop examine la possibilité de revendre actuellement les vestiges de l'Empire britannique à Londres. The Empire Remains Shop, une installation publique du duo londonien Cooking Sections, a accueilli en 2016 un programme critique de discussions, performances, dîners, installations et projections utilisant la nourriture comme outil pour rassembler de nouveaux sites et de nouvelles géographies, tout en explorant les origines, destinations et échanges du présent et du futur de notre planète postcoloniale.

Ce projet de recherche à long terme a commencé à explorer en 2013 l'infrastructure et l'imaginaire culturel mis en place au sein de l'Empire britannique afin d'encourager au début du XXe siècle les échanges gastronomiques et agricoles entre la Grande-Bretagne et les territoires d'outre-mer. Il adopte comme point de départ l'Empire Marketing Board, une agence gouvernementale britannique de promotion du commerce colonial dans les années 1920 et 1930, faisant appel aux beaux-arts, au cinéma et aux supports de propagande graphiques.

The Empire Remains Shop est une plateforme permettant d'étudier l'invention des notions d'« exotique » et de « tropical », les sandwiches aux crevettes, la géologie des conflits, la financiarisation des écosystèmes, les comportements « contre-nature », la perception écologique des espèces « envahissantes » et « locales », l'aide alimentaire « culturellement neutre », la banane qui a colonisé le monde entier, les anciennes colonies comme endroits où prendre sa retraite, la construction de zones Off-shore et Zones économiques spéciales, et bien plus encore.

À côté des affiches de l'Empire Marketing Board des années 1920, un contrat de franchise est proposé aux institutions publiques et individus actifs en Belgique pour l'ouverture de leur propre Empire Remains Shop.

Hearings

Cooking Sections, Cases of Confusion (50-40-20) (56-45- 25) (55-40-20), 2015, courtesy of the artists

Council

La notion de « Nature » est toujours largement utilisée afin de criminaliser les individus pour leur orientation sexuelle, identité de genre ou façon d'être. Au Liban, l'article 534 du Code pénal condamne « les rapports sexuels contre nature » , en Inde, l'article 377 définit « les rapports charnels contre nature », tandis qu'au Kenya, l'article 162 concerne « les relations sexuelles contraires à l'ordre naturel ». La « Nature », opposée à la « Culture » (ou à la « Société »), est reconnue en tant que pilier du système de valeurs occidental moderne. Même si « contre nature » est dérivé de l'expression « contra naturam » utilisée dans le code pénal de Napoléon, aucun équivalent culturel n'existait pour sa mise en œuvre dans les anciennes colonies françaises et anglaises. Au Liban, par exemple, aucun texte légal ne définit le sens de « contre nature », ni de « nature » d'un point de vue juridique. Council a abordé ces questions dans The Manufacturing of Rights (2013-2015), en collaboration avec Legal Agenda et le centre d'arts Ashkal Alwan à Beyrouth.

The Against Nature Journal poursuit cet examen au travers d'un programme de publications, expositions et conversations s'étendant sur trois ans ; chaque numéro concernera en particulier l'un des pays où une telle loi existe. La Biennale Contour 8 à Malines et le Museo de Arte Moderno à Medellín accueilleront la sortie du numéro 0 de The Against Nature Journal ; l'identité graphique, le cadre éditorial et la politique de diffusion du journal seront présentés à cette occasion.

Fondé en 2013 par Grégory Castéra et Sandra Terdjman, Council introduit les arts dans des domaines qui ne reconnaissent pas pleinement sa légitimité, associe l'art aux sciences et à la société civile, invente de nouvelles formes de concertation et observe des situations où la nature humaine est réexaminée. The Against Nature Journal réunit, entre autres, Aimar Arriola (rédacteur en chef), Remco van Bladel (conception graphique) et Francesca Bertolotti-Bailey (membre associée de Council).

Hearings

Council, Joscelyn Gardner, Hibiscus Esculentus (Sibyl), 2009, lithographie colorée à la main sur mylar dépoli, 91,5 x 61 cm, avec l'aimable autorisation des artistes

Eric Baudelaire

Also Known as Jihadi (2017) retrace le voyage d'un jeune homme de France en Syrie, puis son retour en France où il est actuellement incarcéré, soupçonné d'avoir rejoint Daesh (EI). D'après des faits réels et fondée sur des milliers de pages de procédure pénale, l'œuvre fait appel à la « théorie du paysage » (fukeiron en japonais). Celle-ci trouve ses origines dans le film AKA Serial Killer (1969), coréalisé avec Masao Adachi, qui était elle-même le sujet d'un film antérieur, The Anabasis of May and Fusako Shigenobu, Masao Adachi, and 27 Years without Images (2011). Les voies menant à la radicalisation sont exclusivement évoquées à l'aide d'une série de vues de paysages filmés dans les lieux traversés par le sujet, une biographie déterminée non pas par les actions de ce sujet, mais par ce qu'il a vu. C'est une interrogation sur la manière dont ces paysages reflètent les structures sociales et politiques qui servent de toile de fond à un voyage d'aliénation et de retour. Ce nouveau film s'appuie sur un lien entre certaines de mes œuvres précédentes et les événements qui se sont produits récemment dans nos vies. J'ai commencé à y penser il y a plus d'un an, avant les attentats du 13 novembre et même avant celui de Charlie Hebdo en janvier 2015. En partant de ce point de vue j'ai voulu faire un film sur la position consistant à tenter de (ne pas) comprendre. Ou, pour le dire avec Pierre Zaoui, de faire un film « qui vise à la fois à comprendre et à ne pas comprendre : à comprendre jusqu'au point où l'on ne comprend plus ; et tout autant à montrer en refusant de comprendre ou d'expliquer jusqu'au point où l'on se surprend, avec un trouble lourd d'angoisse, à comprendre, à se découvrir une subite sympathie, à se dire que la monstruosité est peut-être notre commune condition. »

Hearings

Eric Baudelaire, Also Known As Jihadi, 2017, image tirée d'une vidéo, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Filipa César & Louis Henderson

Le phare, objet conçu par l'homme dans le but d'éclairer l'inconnu plongé dans l'obscurité, représente parfaitement les aspirations du projet de modernité des Lumières : la maîtrise de la nature par la raison et l'esprit, les progrès en matière de technologie et de commerce dans le monde entier, la transparence éclairante de la moralité du christianisme européen – un phare dans la nuit.

Ce film est une contre-lumière à effet désorientant et « désoccidant » s'appuyant sur la navigation optique et les logarithmes de localisation, un essai s'opposant aux schémas occidentaux de référencement et de positionnement. En partant d'un film réalisé à l'aide d'objectifs sur une pellicule photosensible et en aboutissant au moteur informatique de géolocalisation, nous naviguons de la production matérielle des lentilles Fresnel à l'invention des systèmes de navigation par satellite (GNSS), outils qui annoncent la fin du mode de navigation faisant appel au phare.

Les équipements GNSS modifient chez l'être humain la perception de l'espace, la vision et les aptitudes à interpréter les cartes géographiques, et ils créent de nouvelles images du monde. Ce nouveau système de cartographie s'accompagne de nouvelles formes de pouvoir et de contrôle. Si le phare symbolise le développement du transport maritime transatlantique, les systèmes satellitaires représentent le passage du support matériel du commerce des biens aux données. Le GPS est le produit d'une époque d'interpolation en réseau de l'espace militaire, de l'espace civil, de l'espace commercial, de l'espace privé, de l'espace public. Le phare demeure sur les rives de la conscience comme une forme de pensée, tandis que les systèmes GNSS partent naviguer au large.

Filipa César & Louis Henderson, Sunstone, 2017, image tirée de la vidéo, avec l'aimable autorisation des artistes

Ho Tzu Nyen

NO MAN II (2017) réunit dans le miroir un chœur fantomatique, un groupe turbulent de personnages aux origines incertaines, animaux ou hybrides d'animaux et d'humains, cyborgs ou figures anatomiques. Certains d'entre eux sont des manifestations d'archétypes mythiques, tandis que d'autres sont des stéréotypes culturels. Ils constituent peut-être un petit échantillon de l'imagination figurative de l'humanité à travers l'histoire.

Ces personnages sont animés de mouvements ne correspondant pas à leur apparence – des mouvements d'une nature ambiguë, allant de mouvements humains banals comme se tenir debout aux mouvements emblématiques comme le breakdance ou la démarche convulsive et saccadée des zombies.

De leurs voix entremêlées, rythmiquement en phase et hors phase, oscillant entre solos et chœurs, les personnages chantent un texte qui signifie ceci :

Personne n'est une île qui forme un tout en soi ;
chaque homme est un morceau du continent,
il fait partie de la grande terre ;
si une motte est emportée par la mer,
la Malaisie en est amoindrie,
autant que s'il s'agissait d'un promontoire,
autant que s'il s'agissait d'un manoir appartenant à tes amis
ou à toi-même ;
la mort de tout homme me diminue,
car je suis impliqué dans l'humanité.
N'envoie donc jamais demander pour qui sonne le glas ;
il sonne pour toi.

Je vois NO MAN II comme une supplique de créatures d'origine incertaine, une supplique aussi ambiguë qu'incommensurable.

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Les paroles de la chanson sont une adaptation de celles de Meditation XVII – Devotions Upon Emergent Occasions (1624) de John Donne.

Musique de Vindicatrix, mix additionnel de Ho Tzu Nyen et Jeffrey Yue. Les personnages ont été créés avec l'aide de Mimic Productions (Berlin) et de Vividtree Productions (Singapour).

Ho Tzu Nyen, NO MAN II, 2017, image tirée de la vidéo, projection d'images générées par ordinateur sur miroir double face, 360’, avec l'aimable autorisation de l'artiste

inhabitants

inhabitants (inhabitants-tv.org/) est une chaîne en ligne de vidéos d'exploration et de rapports documentaires.

L'actuel déséquilibre systémique dans le monde est difficile à représenter en soi et échappe à la fois au lien de causalité des comptes rendus et à la perspective offerte par l'objectif d'une caméra. Les campagnes d'activistes, les publications académiques et la fiction spéculative, les films expérimentaux et documentaires, ainsi que les techniques amateurs – voilà quelques-uns des formats que les séquences vidéos courtes en ligne ont adopté pour traiter de tels sujets. Ces différents moyens de s'adresser au public, ainsi que leurs possibilités et exigences, nourrissent inhabitants et ses brèves séquences vidéo destinées à une diffusion en ligne.

Lancée en 2015 par des artistes plasticiens, la chaîne a réalisé une série de huit épisodes consacrée à l'Anthropocène et une campagne d'opposition à l'extraction de pétrole au Portugal en cinq volets, et elle a publié une brève histoire de la géo-ingénierie. Elle a collaboré avec la Haus der Kulturen Der Welt et l'Institut Max Planck d'Histoire des Sciences, ainsi qu'avec le Museu Coleção Berardo et la campagne Wages for Facebook. Elle a aussi sorti une vidéo des artistes Filipa César et Louis Henderson mettant au point un vocabulaire matériel pour les recherches cinématographiques sur les archives du cinéma de Guinée-Bissau depuis l'indépendance.

En collaboration avec la Biennale Contour 8, inhabitants présente une série de vidéos à plusieurs épisodes sur le sujet de la justice sociale et du principe de « la Justice en tant que moyen d'expression », examinant différents types d'incarnation, de droits et de représentation, à travers des cas contemporains concernant l'identité individuelle, des recherches historiques et des revendications d'activistes.

Hearings

Image Notes

Venues

inhabitants, Hobby Lobby vs. The Allegory of Justice, 2016, image tirée de la vidéo, 46’’

Avec l'aimable autorisation des artistes

Judy Radul

Au rez-de-chaussée de la Maison des Échevins, l'un des sièges historiques du Grand Conseil des Pays-Bas bourguignons, on peut voir deux types de fenêtres très différents. Il y a des vitraux anciens, offrant une vue à facettes, instable, des rues à l'alentour, et une grande baie vitrée, produit d'une rénovation récente, qui donne directement sur la vitrine de l'autre côté de la rue. L'image de cette fenêtre, éclairée à contre-jour par la vitrine, préfigure un écran plat. Ce qui, à une certaine époque, est considéré comme la clarté et la transparence peut changer en fonction du moyen d'expression.

Au centre de la pièce est installé un système téléologique – une caméra vidéo lit une publication dont les pages sont tournées par une machine rudimentaire. La publication créée tout spécialement pour cet environnement pose – visuellement et au moyen du texte – des questions sur la production de preuves, dont découlent des formes de « jugement », tout en faisant référence à la tradition malinoise de la réalisation de manuscrits polyphoniques richement enluminés.

Les images ne déterminent pas – ou pas entièrement – comment elles sont vues. Cette œuvre inclut une étude d'oculométrie, afin d'illustrer la polyphonie de la vue d'une image ; le flux rythmique de la perception individuelle est suivi, pendant qu'est vérifié et surveillé l'œil physique à l'aide d'un œil numérique animé. À l'avenir, bien sûr, les mouvements oculaires serviront aussi à tourner des pages virtuelles en faisant « glisser » le regard.

Quelle signification aura donc le témoignage – la déclaration de type « je l'ai vu » ? Qu'est-ce qui est admis comme témoignage, actuellement et à l'avenir ? Aucune réponse définitive à ces questions n'est fournie, il s'agit uniquement d'une invitation à regarder : regarder l'œil de la caméra sillonner l'espace et parcourir le monde à travers les vitres.